Un nouvel élan français pour les thérapies géniques

©AFM Téléthon
FRÉDÉRIC REVAH
Directeur général de Généthon et président de Genother, biocluster national soutenu par France 2030, Frédéric Revah explique comment les thérapies géniques ont déjà révolutionné la médecine et donnent à la France l’opportunité de regagner sa place de leader dans l’innovation thérapeutique.
Qu’appelle-t-on thérapie génique ?
Frédéric Revah : Je préfère parler de thérapies du gène. Il s’agit d’introduire dans les cellules un gène ou un outil moléculaire pour corriger une anomalie génétique ou apporter une nouvelle fonction thérapeutique. On peut, par exemple, remplacer un gène défectueux comme dans le traitement Zolgensma pour l’amyotrophie spinale infantile, ou modifier des cellules immunitaires, pour combattre certaines formes de cancers, c’est l’approche CAR-T. Les technologies d’édition du génome, comme CRISPR-Cas9, permettent même de réparer directement l’ADN. Ces approches s’appliquent désormais à un large éventail de maladies, des plus rares aux plus fréquentes : cancers, maladies neurodégénératives, dégénérescence maculaire, maladies auto-immunes, et bien d’autres.
Avec quels espoirs thérapeutiques ?
F. R. : Ces thérapies représentent une véritable révolution, car elles s’attaquent directement à la cause moléculaire des maladies. Certaines pathologies jusqu’ici incurables, comme l’amyotrophie spinale infantile, peuvent aujourd’hui être traitées avec succès. Les cellules CAR-T offrent aussi des rémissions durables à des patients atteints de cancers du sang sans autre choix. Et la médecine devient de plus en plus personnalisée : aux États-Unis, un enfant a récemment reçu un traitement conçu sur mesure, développé en seulement sept mois, pour corriger un défaut génétique dans son foie.
Plus de 60 médicaments de thérapie du gène sont déjà autorisés dans le monde et une dizaine de blockbusters sont attendus d’ici 2030. La France a longtemps été pionnière dans ce domaine.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
F. R. : Les premiers succès mondiaux datent de 1999, avec la guérison des « bébés bulles » – des enfants atteints de déficits immunitaires sévères – grâce aux travaux d’Alain Fischer et Marina Cavazzana, financés par le Téléthon. Généthon a aujourd’hui une quinzaine de produits en essai clinique, dont un pour la myopathie de Duchenne, aujourd’hui en phase III, le plus prometteur en Europe. Un médicament issu de nos recherches, Zolgensma, est aujourd’hui disponible pour traiter l’amyotrophie spinale infantile. Près de 5 000 enfants ont déjà pu en bénéficier à travers le monde. Ces réussites montrent que la thérapie génique est déjà une réalité médicale qui change la vie de nombreux patients.
Quels sont les grands défis à relever ?
F. R. : Produire des traitements de thérapie du gène est complexe et coûteux. Ces traitements utilisent des vecteurs viraux, comme les AAV ou les lentivirus, des « véhicules » qui transportent le gène dans les cellules malades. Leur production reste délicate et les rendements encore trop faibles. Nous travaillons donc à améliorer la productivité et la robustesse des procédés, en développant de nouvelles approches avec l’intelligence artificielle, par exemple, pour tenter de créer des jumeaux numériques de bioréacteurs, ou en conjuguant notre expertise et celles d’acteurs de la biopharma, comme la start-up Samabriva pour explorer la possibilité d’utiliser des cellules de plantes pour produire les vecteurs de thérapie génique. Nos travaux ont déjà permis de diviser certains coûts par dix. Mais il faut aussi repenser les modèles économiques : ces traitements, souvent à injection unique, doivent rester accessibles aux patients, en permettant aussi un juste retour sur investissement pour l’innovation, et la pérennité du système de santé.
Qu’apporte de nouveau Genother ?
F. R. : Genother fédère la filière française de thérapie génique avec également des acteurs de pointe européens et hors d’Europe. C’est un catalyseur et un accélérateur d’innovation : il offre aux chercheurs et entrepreneurs des plateformes technologiques de pointe pour mener des projets de développement de thérapies du gène, des bases de données cliniques et des outils d’IA pour concevoir les essais, un accompagnement pour la création d’entreprises et la recherche de financements, et des programmes de formation, notamment avec le Groupe IMT. Le biocluster ne finance pas directement les projets, mais crée toutes les conditions nécessaires pour aller de la recherche à la mise sur le marché !
Y a-t-il aussi un enjeu de souveraineté sanitaire ?
F. R. : Oui, c’est essentiel. La pandémie de Covid-19 a montré l’importance de maîtriser nos technologies de santé. Avec Genother, nous voulons que la France invente, produise et valorise sur son propre territoire. Nous disposons de chercheurs de rang mondial, d’infrastructures de bioproduction de pointe, et d’investisseurs qui sont mobilisés. Aujourd’hui, je reçois même des candidatures d’experts américains en thérapie génique : cela montre que l’équilibre des forces est en train d’évoluer.
Comment voyez-vous l’avenir du secteur ?
F. R. : Les thérapies du gène représentent des avancées thérapeutiques majeures et notre pays dispose de toutes les capacités pour être un acteur de pointe. Un projet sur la drépanocytose, maladie génétique du sang, mené avec l’Institut Imagine, Généthon, l’Inserm et l’AP-HP, pourrait être le premier à bénéficier de l’écosystème de Genother. Celui sur la myopathie de Duchenne progresse aussi rapidement, en s’appuyant sur Yposkesi pour la production et l’AP-HP pour les essais cliniques. Malgré une conjoncture difficile, le marché des thérapies du gène reste attractif, avec une croissance estimée à 20 % par an pour la décennie à venir. L’avenir se jouera sur notre capacité à industrialiser, réduire les coûts et former les talents. La France – et au-delà, l’Europe – a une véritable carte à jouer pour redevenir un leader mondial de la médecine de demain.
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Repères
Directeur général de Généthon depuis 2010 et président de Genother, biocluster dédié à la thérapie génique labellisé dans le cadre du Plan France 2030 en 2024 Ingénieur de l’École polytechnique et chercheur de formation, Frédéric Revah a débuté à l’Institut Pasteur avant de diriger des programmes de thérapie génique chez Rhône-Poulenc Rorer (devenu Sanofi). Il a occupé des postes de direction dans plusieurs sociétés de biotechnologie (Cerep, Sepal Pharma, Yposkesi).
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Genother, un hub d’excellence au service de l’innovation
Soutenu par France 2030, Genother réunit chercheurs, industriels, investisseurs, universités, grandes écoles et associations de patients pour accélérer la mise sur le marché de nouvelles thérapies. Parmi ses membres : Généthon, AP-HP, Inserm, Yposkesi, Ipsen, Spark Therapeutics, Whitelab Genomics, Flagship, AFM-Téléthon, Fondation Maladies Rares, CentraleSupélec, Groupe IMT. Son comité scientifique est constitué d’experts internationaux et français, parmi lesquels Paul Baduel (Sanofi) et Philippe Moingeon (Université Paris-Saclay).
Propos recueillis par Marion Baschet Vernet.