Cap sur un réseau de production et de fabrication des médicaments en Europe

En tirant les leçons de cette crise sanitaire sans précédent, Véronique Trillet-Lenoir, députée européenne LREM depuis 2019, professeure de cancérologie, alerte sur les erreurs à ne pas reproduire. Elle plaide pour une approche bien plus communautaire au sein de l’Union européenne. Une nouvelle coordination devrait augmenter les compétences des agences sanitaires et en particulier celle de l’agence française des médicaments et des produits de santé. Explications.

Véronique Trillet-Lenoir, Députée Européenne LREM, Professeure de cancérologie.

 

Aviez-vous connaissance de notre niveau de dépendance sanitaire avant la crise de la Covid-19 ?

Véronique Trillet-Lenoir : Nous étions clairement conscients de ce problème vis-à-vis des pays tiers, notamment de l’Inde et de la Chine. À titre personnel pour deux raisons : dans l’hôpital dans lequel je travaille, il ne se passe pas une semaine sans que nous ayons une alerte sur des tensions ou des ruptures de stocks de médicaments absolument indispensables. La deuxième raison est que je suis moi-même parfois consommatrice de médicaments et qu’à cette occasion j’ai pu, comme l’ensemble de nos concitoyens, constater qu’il pouvait manquer des produits sur les rayonnages des pharmacies. Sur un plan européen, ce problème touche particulièrement la France, mais aussi les Pays-Bas et la République tchèque.

EN QUELQUES CHIFFRES

  • 3/4 des principes actifs sont produits en Inde et en Chine.
  • 35 molécules de base de nos anticancéreux dépendent de 3 fabricants chinois.
  • 15 milliards, sur les 100 milliards du Plan de relance annoncé le 28 août, seront dédiés à l’innovation et à la relocalisation des activités de production des laboratoires pharmaceutiques pour mieux garantir à l’avenir notre indépendance sanitaire.

Dans quels domaines retrouver plus d’autonomie ?

V. T.-L. : C’est sans doute une autonomie plus stratégique que sanitaire qu’il nous faut retrouver. Il me semble que la France dispose d’une certaine autonomie de ses soins, mais ce qui pose problème c’est précisément ces tensions et ces ruptures de stocks de médicaments d’intérêts thérapeutiques majeurs. Je pense en priorité à ceux qui peuvent cruellement manquer au patient, en mettant y compris en jeu son pronostic vital.

Qu’a révélé cette crise ?

V. T.-L. : L’absence de culture de prévention en France me préoccupe et nous le voyons dans le manque de préparation aux crises. C’était particulièrement vrai pour l’Europe. La culture de la prévention est clairement mieux développée en Europe du Nord. La France se situe toujours parmi les pays latins qui ont une mauvaise connaissance de la prévention, de l’hygiène et de la préparation. Nous avons aussi vu émerger la vulnérabilité sanitaire de certaines populations, je pense en particulier aux personnes qui souffrent de maladies chroniques.

« L’obtention d’une AMM pourrait aussi être assujettie à l’assurance d’approvisionnement du produit » d’après Véronique Trillet-Lenoir.

Quelles actions mener à court terme ?

V. T.-L. : Il me semble que la priorité serait qu’une plate-forme européenne soit capable d’identifier les points à risques, mais aussi de constituer des réserves stratégiques européennes, de permettre des achats groupés de paniers de médicaments essentiels pour les cancers, le diabète. Organiser un système à la fois de réserves et de stockages pour créer une sorte de pharmacie européenne me semblerait un aspect déjà très positif. D’autres aspects législatifs gagneraient à être suivis, même si cela ne concerne pas la France en premier lieu. L’obtention d’une AMM pourrait aussi être assujettie à l’assurance d’approvisionnement du produit et nous avons clairement constaté que cela n’est pas fait dans tous les pays de l’Union.

Comment l’Europe peut-elle rebondir ?

V. T.-L. : L’ambition initiale clairement partagée par le Parlement européen et la Commission était de répondre à ces manques. Non pas en continuant à alimenter des politiques nationales cloisonnées, pays par pays, mais en ayant une vision globale, intégrative. Nous souhaitons développer un réseau européen qui soit capable de pallier les difficultés que nous avons rencontrées en restant compétitifs et autonomes vis-à-vis de la Chine, des États-Unis et de l’Inde.

Avec quels moyens et pour quels risques demain ?

V. T.-L. : Le budget sera ce qu’il sera. Il ne permettra pas de tout faire, mais devrait nous aider sur le plan de la coordination à augmenter les compétences des agences sanitaires et en particulier de l’agence française des médicaments et des produits de santé, mais aussi de l’agence de contrôle des maladies, de l’agence de la santé au travail, et de celle dédiée à la sécurité alimentaire ou bien encore de l’agence en charge de la lutte contre les pollutions chimiques. Nous devons tout envisager. La prochaine crise sera peut-être infectieuse, mais également environnementale, chimique, voire nucléaire. L’Union européenne dans son ensemble doit anticiper ces menaces transfrontalières, organiser sa prévention et sa préparation et retrouver une indépendance, en évitant de le faire dorénavant pays par pays.

 

« L’absence de culture de prévention en France me préoccupe et nous le voyons particulièrement dans le manque de préparation aux crises. Cette culture de la prévention est clairement mieux développée dans les pays d’Europe du Nord. »

REPÈRES

  • Professeure de cancérologie, Véronique Trillet-Lenoir a présidé le directoire du Cancéropôle Lyon–Auvergne-Rhône-Alpes et a exercé des responsabilités au sein de l’Institut national du cancer.
  • Elle est députée européenne LREM depuis 2019.
  • Vice-coordinatrice du groupe Renew Europe en commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire ; suppléante en commission de l’emploi et des affaires sociales EMPL.
  • Elle préside le groupe des députés contre le cancer MEPs Against Cancer au Parlement européen, est rapporteur pour le nouveau programme santé EU4Health.
  • Elle est également conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes depuis 2015.

Propos recueillis par Laurence Mauduit.

 

Extrait du Magazine Passerelles 76, pour consulter le magazine complet, cliquez ici.